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Parler d'alcool: déjà un soin
Si la question reste difficile à aborder, c'est parce qu'elle nous renvoie à nos propres représentations par rapport à l'alcool. Chacun d'entre nous a, dans sa famille, son entourage, si ce n'est avec soi-même, un problème lié de plus ou moins loin à l'alcool. Tant que la société refusera de se remettre en cause, le malaise persistera. La maladie alcoolique est aujourd'hui cliniquement assez bien cernée. Les recherches réalisées sur les neurotransmetteurs ont permis de comprendre le phénomène d'alcoolisation et de le lier aux autres modes d'addictologie. Des tests d'évaluation et des questionnaires existent. Pour dire alcool, il existe désormais des mots, des questions et des réponses.

3 conditions pour la rupture
Le niveau de maturation psychique de la personne dépendante, la pression de son entourage, voire de l'intervention de son médecin lui-même jouent un grand rôle.
1. Maturation psychique
La personne aux prises avec sa consommation d'alcool qu'elle ne maîtrise plus prend progressivement conscience que le prix qu'elle doit payer pour continuer à boire est devenu trop élevé. Les effets positifs de l'alcool ne se résument plus qu'à la diminution des effets négatifs du sevrage et du manque.
2. Pression extérieure
L'entourage exprime alors plus clairement ses limites de tolérance face à l'alcoolisation de la personne ou à ses conséquences comportementales. La personne dépendante, mise en demeure de faire un choix, perçoit le manque à venir dans le cadre de la rupture (avec le conjoint, avec le milieu professionnel) comme plus dangereux que le manque d'alcool.
3. Fait externe
Un fait médical quelconque peut être aussi à l'origine de l'arrêt de l'alcool (hépatopathie, amaigrissement ou prise de poids, accident, neuropathie, modification biologique) dès lors que le médecin évoque le lien de causalité entre ces troubles et l'alcoolisation et propose l'abstinence comme expérience diagnostique (pour aider la personne à définir le lien entre ces différents éléments et son alcoolisation et appréhender le diagnostic de dépendance alcoolique) et thérapeutique (pour l'aider à faire disparaître les troubles).

Abstinence:
un travail d'évitement
Arrêter de boire pour une personne alcoolo-dépendante, c'est d'abord stopper sa consommation puis effectuer un travail psychique, travail rendu possible par l'arrêt de la consommation d'alcool. Il s'agit d'une tactique de rupture avec l'alcool qui obéit à un triple objectif :
1 Renforcer ses capacités décisionnelles (lutte contre la déresponsabilisation),
2 Démystifier l'origine du conflit (le problème n'est pas l'alcool ou le manque de volonté, le problème est à l'intérieur de soi),
3 Réhabiliter la pensée (lutte contre l'apsychognosie).
Ce travail psychique ne peut se faire que progressivement, par étapes, à long terme, et fait passer la personne d'une première problématique dans laquelle il associe:
- boire et rester en vie, arrêter de boire et mourir
à une nouvelle problématique qui redéfinit de nouvelles relations:
- cesser de boire et pouvoir vivre, boire et risquer de mourir.
L'abstinence n'y est plus le contraire de l'alcoolisation, mais une stratégie d'évitement de l'alcoolisation excessive dans le but d'améliorer la qualité de vie.

La guérison en sept points
1 Qui a bu ne boira pas forcément toujours.
2 Les anciens buveurs nous apprennent que l'arrêt de toute consommation d'alcool doit être durable
3 L'abstinence n'est pas une fin en soi mais un moyen d'amélioration de la qualité de vie.
4 Le traitement repose sur une relation médecin-malade de qualité.
5 Les obstacles principaux sont le déni et l'apsychognosie.
6 Pour la personne, se séparer de l'alcool correspond à un réaménagement de sa vie, assimilable à un travail de deuil.
7 La connaissance des mécanismes psychopathologiques est un moyen d'améliorer la relation avec la personne.

La séparation, un long travail
La seule suspension de l'alcoolisation ne suffit pas à la guérison. Souvent, le contrôle de la consommation d'alcool chez les buveurs à problème et l'abstinence chez les dépendants ne se prolongent pas, faute d'un cadre thérapeutique et méthodologique.


L'abstinence en 5 étapes


Le fonctionnement psychique des personnes qui cessent de s'alcooliser traverse des stades successifs utiles à reconnaître car ils donnent une lisibilité à leur ressenti.
Sur le modèle d'un travail de deuil, 5 étapes sont décrites ci-dessous. Si le déni domine le début de l'accompagnement, les étapes décrites successivement n'obéissent pas à une chronologie immuable. Les temps de maturation de chaque stade sont souvent très longs et il n'est pas rare de voir la personne perdre en quelques semaines d'alcoolisation tout le bénéfice d'un travail effectué sur plusieurs mois. L' alcoolo-dépendance est une maladie chronique dont l'objectif du traitement n'est pas la résolution d'un problème posé à un moment donné, mais l'accompagnement adéquat de différents problèmes posés à différents moments d'évolution de cette maladie.
1. Le déni > sujet développé ici
Ce stade est en général le plus durable. Il correspond à un mode de défense visant à protéger l'intégrité psychique de la personne dépendante.On le repère aisément par l'énoncé de phrases comme:
- Je bois comme tout le monde (déni du comportement),
- Je bois plus qu'avant mais je m'arrête comme je veux (déni du problème),
- Je bois trop mais je vais me contrôler (déni de la solution).
Accompagnement thérapeutique:
faire l'état des lieux
La première étape consiste, grâce à l'étude de la biographie de la personne, de l'histoire de son alcoolisation, à reconstruire avec elle le puzzle de son histoire personnelle.
Le but est de rectifier le lien de causalité pour lui permettre de passer de l'expression:
- Je bois car elle m'a quitté (ou j'ai perdu mon emploi, etc.). vers une nouvelle formulation:
- Elle m'a quitté (ou j'ai perdu mon emploi, etc.) car je bois.
Cela n'est possible qu'en modifiant le regard porté sur la personne et en luttant contre les attitudes les plus répandues:
- les alcooliques n'ont pas de volonté, ils sont égoïstes, l'alcoolisme est un problème social avant d'être un problème de personne, etc.
Il faut poser un regard neutre sur sa vie, sur son lien avec l'alcool (recherche des effets positifs et des effets négatifs de l'alcoolisation, bien sûr, mais aussi de l'abstinence).
Souvent, la personne décrit au départ les effets positifs de l'abstinence et négatifs de l'alcool, ou les effets négatifs de l'abstinence et positifs de l'alcool, selon qu'elle se situe plus dans une position active d'abstinent, ou plus dans un choix passif.
Un tel travail ne peut être entamé dans la précipitation. Il n'y a donc aucune urgence à engager une telle réflexion, le travail de maturation psychique est indispensable et engage personne dépendante et thérapeute à organiser des expériences d'abstinences répétées, même si elles s'associent à des reprises d'alcoolisation pour permettre une maturation des processus psychiques.
À tout moment, il faut savoir rassurer la personne sur la faisabilité de son projet.
2. Le soulagement
Si pour une raison ou une autre la personne a pu spontanément ou avec une aide, suspendre son alcoolisation, la perspective mortelle s'éloigne. La personne, parfois surprise d'être encore en vie, remet en général en cause les terreurs du passé:
- Après tout, cela n'était pas si grave,
- En fait, je ne suis pas dépendant.
Elle tente alors bien souvent de vérifier se elle ne peut réellement pas contrôler sa consommation. Il s'agit là d'une véritable pulsion de mort qui conduit invariablement à une rechute progressive, passant de la ré-alcoolisation (souvent partiellement maîtrisée pendant quelque temps) à la reprise des manifestations de dépendance (dose starter) avec souvent une aggravation des conséquences et à terme de l'alcoolo-dépendance.
Accompagnement thérapeutique:
encourager les expériences
Il est vain d'espérer que la personne passe du statut d'alcoolisé au statut d'abstinent de façon univoque. Les personnes dépendantes ont dans la majorité des cas recours à l'expérience de la ré-alcoolisation pour voir si c'est bien vrai qu'elles ne peuvent contrôler leur consommation. Dans ces conditions, le message de l'abstinence s'il doit être clair (pas une goutte d'alcool) doit donc abandonner l'adjectif de définitif. Car si ce message, fortement véhiculé par les groupes d'anciens buveurs, a bien une réalité pratique, il peut s'avérer contre productif:
- il engage la personne à vérifier le caractère définitif au travers de la ré-alcoolisation,
- relayé trop précisément par le thérapeute il risque d'entraîner une rupture du lien thérapeutique en cas de dérogation à la règle.
L'abstinence doit être expérimentée comme un moyen d'amélioration de la qualité de vie et non comme une fin en soi. Le thérapeute doit accepter ces expériences de ré-alcoolisation non comme une remise en cause de la qualité du message qu'il a délivré mais comme le témoin de la permanence de la main-mise de la personne sur sa destinée (lutte contre la toute-puissance du thérapeute).


3. Le vide
Si la personne reste un peu plus longtemps abstinente, elle finit par ressentir un vide immense, fait d'ennui, et de temps interminable, bientôt habité par une pensée existentielle douloureuse. Il s'agit d'une charge émotionnelle souvent nouvelle, forte, mais très destructrice. Les joies et les peines ont des impacts inattendus qu'un personnr non préparée ne peut vivre sereinement. Les comportements de substitution sont alors le moyen de diminuer l'angoisse ressentie:
- comportements dominés par l'oralité (alimentation, boissons),
- comportements liés aux activités (fuite dans le travail, activités sportives à outrance).
Le but est alors de vivre la vie pour éviter de la penser, pour échapper à cette perception angoissante de se retrouver face à soi-même.
Accompagnement thérapeutique:
valider la douleur
Pour l'entourage surtout, pour la personne concernée ensuite, l'arrêt de l'alcool est la solution à tous les problèmes posés.
La réalité (les difficultés ne font que commencer) est niée avec force par tous. Le manque du produit est tu, de même que la perte d'une partie de la vie marquée par les rituels d'alcoolisation (en cachette, etc.).
Accepter une telle mise en lumière témoigne d'une rupture symbolique dans la trajectoire vis-à-vis de l'alcool.
Dans cette situation, l'objectif de l'accompagnement est triple:
- tout d'abord reconnaître et valider la difficulté de séparation de la personne avec l'alcool,
- lutter ensuite contre le silence en recherchant avec elle l'expression de ces envies d'alcool (tout à fait normales chez une personne dépendante devenue abstinente),
- enfin, assurer un environnement chaleureux, à une période où l'entourage fait souvent «payer» à la personne ses erreurs du passé.
Enfin, certaines compensations (orales, comportementales) sont à accepter comme faisant partie d'une cohérence comportementale de la personne face aux difficultés qu'elle ressent (principe de l'économie psychique).
4. La destruction
La fuite en avant ne peut en elle-même calmer l'anxiété ressentie, et les sentiments de dévalorisation et d'isolement reviennent en force chez une personne déjà isolée de son entourage du fait de son alcoolisation.
En outre, l'abstinence est vécue par la personne initialement plus comme un facteur de ségrégation vis-à-vis des buveurs dits normaux que comme un moyen d'intégration, ce qui renforce le sentiment d'isolement et le sentiment douloureux d'être différent.
Il s'agit d'une étape d'allure dépressive, dominée par la perception d'une réalité psychique dans laquelle l'arrêt de l'alcoolisation est vécu comme insuffisant pour améliorer la qualité de la vie.
Accompagnement thérapeutique:
l'importance du groupe
C'est peut-être à cette étape que les limites de l'accompagnement alcoologique individuel sont atteintes. En effet, lorsque la personne est confrontée à ces difficultés, c'est surtout dans des groupes d'entraide qu'elle trouve un soutien adapté (tout particulièrement chez celles qui favorisent le témoignage).
L'objectif est ici de lutter contre le sentiment d'isolement.
C'est à ce stade qu'apparaissent les syndromes dépressifs, à reconnaître et traiter. Ils peuvent être à l'origine de rechutes au cours desquelles, la ré-alcoolisation favorisant la levée des inhibitions, le risque suicidaire est alors majeur. Il ne faut surtout pas hésiter à recourir à l'hospitalisation lorsque la situation prend l'allure d'une rechute sèche.
Enfin, toutes les actions permettant une renarcissisation doivent être favorisées constamment.
5. La reconstruction
La reconstruction de la personne nécessite donc qu'elle se réorganise sur des bases modifiées. Elle doit se pardonner via l'acceptation d'une notion de maladie, plus que de celle de vice, pour se narcissiser à nouveau grâce à un entourage étayant (famille quand cela est possible, anciens buveurs, thérapeutes). Cette reconstruction ne peut se faire qu'au travers d'une recomposition de ses rapports vis-à-vis d'elle-même (de l'exigence à la souplesse), des autres (de la fixité à la plasticité) et de l'alcool enfin (de l'affrontement à l'évitement).
Accompagnement thérapeutique:
consolider les acquis
Cette dernière étape mêle reconnaissance de la fragilité acquise et ré-apprentissage de la parole individuelle. Dans l'idéal, le travail se poursuit avec les groupes néphalistes. Ces derniers, par leurs rituels de l'abstinence, postulent et consolident les statuts d'abstinents de leurs membres.
Mais plus encore que l'absence de consommation d'alcool, ils affirment la réalité de la perte de produit. Par des rituels organisés, ils circonscrivent le manque dans le temps et permettent aux anciens buveurs de retrouver une certaine forme de liberté.

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